
Ici, je vous propose ma petite analyse du film "le ruban blanc" de Michael Haneke, primé à la Palme d'Or au festival de Cannes 2009.
Le noir et blancLe choix du noir et blanc peut avoir plusieurs significations:
-Tout d'abord, ce choix s'inscrit dans la représentation de cette époque d'avant-guerre. Elle confère au film un aspect quasi-documentaire proche du film d'archive, en plus d'un aspect photographique.
-L'expressivité picturale du noir et blanc ne fait que renforcer la rudesse des dialogues et des scènes.
-Sur le plan esthétique, le noir et blanc est idéal afin de jouer avec les zones d'ombre, mais également pour rendre l'image agressive, via les contrastes prononcés. Le réalisateur jouera d'ailleurs avec les niveaux de sous et de sur-exposition afin d'accentuer certains sentiments chez le spectateur. Le blanc est parfois rendu agressif tandis que l'obscur renforce la noirceur de certaines scènes.
-Le noir et le blanc sont les symboles, pour l'un, du bien, pour l'autre, du mal. Le noir est également la couleur du deuil, de la mort. L'auteur du saccage de la plantation de choux, vêtu de noir, avançant d'un pas déterminé, faux sur l'épaule, rappelle une certaine personnification de la Mort. Le saccage entraînera de manière indirecte la mort de Mr Felder.
La chute du cheval
Le film débute par la chute du mèdecin. A sa manière, cette chute annonce l'effondrement de la vie paisible de ce village.
L'invisibilité du fil responsable de la chute et la façon dont il disparaît est à l'image du mystère qui entoure l'identité du ou des responsables des crimes prochains. Le fil est comparable à un fil d'Ariane, insoupçonné, qui liera les différents évènements.
Le hors-champ
Tout au long du film, on assiste à un ballet de portes. Pourquoi tant d'importance est donnée à cet élément?
La porte est le symbole de l'intime mais spécifiquement ici, il constitue un outil de dissimulation.
Etant donné que beaucoup de scènes se déroulent à l'abri des regards, dans des pièces, la porte devient aussi un outil de narration qui fragmente le récit.
Voici des scènes où cet élément introduit des scènes majeures:
-la scène de la punition dont nous ne verrons qu'une partie au début, la porte étant entrouverte. Nous ne verrons ensuite plus rien de cette scène lorsque la porte est fermée complètement.
-la scène de l'acte incestueux entre le médecin et sa fille.
-l'ouverture de la porte de la grange donne à voir la mort de Mr Felder.
-la scène où le médecin s'adresse à son fils à travers la porte des toilettes dans lesquelles ce dernier s'est enfermé.
-l'entrée à deux reprises dans le film de l'enfant à l'oiseau dans le bureau du pasteur.
La scène de la punition
Une scène centrale et majeure du film est sûrement celle de la pose du ruban blanc et de la punition.
Le rituel est long et codé. Le réalisateur choisit de poser la caméra à un endroit central de la maison, l'intersection entre l'escalier qui monte vers les chambres des enfants et l'étage comportant les pièces courantes. En quelque sorte, il s'agit du croisement entre le monde de l'enfance et le monde de l'adulte. La caméra ne quitte pas cet emplacement "stratégique" idéal pour assister au ballet étrange qui entoure ce rituel. La caméra est immobile. Elle suit le trajet de Martin, ses va-et-vient, sans le quitter des "yeux". Elle offre une vue subjective au spectateur,ce qui renforce son sentiment d'appartenir à la scène. Le malaise est très grand lors de cette scène, la charge émotionnelle, très forte. Pourquoi?
Le premier élément de malaise provient du fait que le spectateur est placé à son insu dans ce couloir exigu. Il pense pouvoir agir et sauver l'enfant. Malheureusement, la position fixe de la caméra nous rappelle que nous ne sommes que spectateurs et non acteurs. Nous nous retrouvons contraints d'observer de loin le condamné sans aucune latitude d'action. Cette liberté de mouvement nous fait cruellement défaut, ce qui fait naître un important sentiment d'impuissance.
Une autre source du malaise vient du fait que la scène nous est cachée, dissimulée, et présentée de loin. La porte se ferme. Règne alors un silence pesant, que perceront ensuite les cris de l'enfant. La caméra reste fixée sur la porte, nous mettant en position de voyeur.
Bizarrement, il nous semble que la scène eût été plus supportable si elle n'avait été dissimulée. La distance que le réalisateur introduit entre la scène et les spectateurs est-elle un moyen de nous préserver de l'horreur ou bien constitue-t-elle, en quelque sorte, une punition? Le fait que le réalisateur ne donne pas à voir mais par contre donne à entendre donne peu de crédit à la thèse des bonnes intentions, celle de la pudeur, mais plutôt traduit une façon assez perverse de jouer avec nos émotions.
L'enfant
On peut dire que l'enfant occupe une place prépondérante dans le film. Ce dernier est sujet au même traitement, aussi bien de la part du réalisateur que de la part des adultes.
Les enfants sont filmés à hauteur d'épaule, sans effet de plongée. Dans la scène du début, on assiste au va-et-vient du groupe que forment les enfants. Comme la caméra les filme à leur hauteur, les adultes sont coupés au niveau des jambes, ce qui rend ces derniers insignifiants aux yeux des enfants.
Les enfants sont souvent mis en scène, représentés tels des adultes, comme dans cette scène du début où ils marchent ensemble, telle une petite armée. Il y a également cette scène qui succède à l'intervention du médecin auprès du nouveau né pris de froid. Dans cette scène, lorsque le médecin entre dans le salon, les enfants montrent le visage de l'innocence. C'est lors du départ du docteur qu'un autre ordre semble s'installer. Un des garçons, avachi dans son fauteuil, dans une position virile, presque dominatrice, affiche une indifférence coupable. L'autre regarde, ou plutôt, surveille par la fenêtre dans une posture tout à fait adulte. La jeune fille, elle, est concentrée sur son tricot, en retrait, dans un silence complice. Tous trois forment un triangle machiavélique, symbole d'un ordre bien établi, évoquant davantage le complot que l'innocence.
Voici l'image que le réalisateur semble vouloir donner des enfants. Les enfants semblent dominer les adultes. Leur position dominante est parfois évoquée lorsque ces derniers surveillent les évènements par la fenêtre: scène du feu dans la grange, scène de l'enfant au sifflet. De cette façon, ils donnent l'impression de dominer la vie du village, et surtout d'être mieux informés que les adultes sur ce qui se déroule.
Dans le film, les enfants sont aussi traités par les adultes d'égal à égal, comme si toutes les douceurs de l'enfance étaient balayées par le poids des responsabilités. Plusieurs scènes montrent cela:
-le dialogue sur la mort d'une très grande consistance entre l'enfant et sa grande soeur où rien n'est caché quant à sa signification. L'enfant semble d'ailleurs très bien comprendre, comme le montre la déduction qu'il fera de l'absence de sa mère. Cela dénote une certaine mâturité par rapport à son jeune âge.
-l'interrogatoire musclé entre la police et la jeune fille qui se dit victime d'hallucinations.
-le dialogue entre l'enfant à l'oiseau et le pasteur. Le pasteur fait prendre conscience au jeune enfant des responsabilités que ce dernier aura face à l'oiseau qu'il souhaite garder. Plus tard, le don que le chérubin fera de cet oiseau au pasteur constituera une sorte de revanche de l'enfant sur l'adulte. Ce dernier s'effondrera après, en signe de défaite.
Le ruban blanc
Le ruban blanc est empreint d'une symbolique très forte qui est renforcée par le rituel qui précède sa pose. C'est l'emblème de la pureté, de l'innocence.
Cependant, pour l'enfant, ce ruban représente davantage un poids lui rappelant sa culpabilité. Il devient source de souffrance. Malheureusement, les enfants, sous l'autorité du pasteur, ne peuvent l'enlever. Leur libération face à cette pureté qui leur est imposée se fait alors par la violence. Ils s'en prennent à Karli, qui incarne l'innocence: comme le souligne la jeune fille, Karli ne ferait jamais de mal à personne.
Ce bout de tissu se transforme en ruban de la barbarie. Il fait écho au brassard des nazis.
L'avant-dernière scène finale
L'avant-dernière scène procède d'un effet d'épilogue très courant au cinéma. La caméra s'éloigne au fur et à mesure du lieu principal, permettant au spectateur d'extrapoler ce qu'il vient de voir tant géographiquement que temporellement. La différence est qu'ici, la caméra s'éloigne de manière saccadée. Le réalisateur reste ainsi en phase avec l'aspect photographique de son film. Il nous rappelle que l'on reste dans un cadre, ce qui accentue le sentiment d'isolement, d'enfermement même. Le caractère saccadé de cet éloignement donne un sentiment de brutalité. Peut-être une façon de nous dire que la violence restera pérenne au sein de ce village.
La scène finale
La scène de la fin est celle de villageois assis dans l'église. Le prêtre arrive, menton haut et autoritaire, et prend place, étrangement, parmi les villageois qui ne semblent pas surpris pour autant.
Notons que l'arrivée du pasteur est accompagnée d'une sur-exposition volontaire qui accentue la blancheur du ruban qu'il porte autour du cou et heurte l'oeil du spectateur.
Les différents protagnistes sont en place et nous fixent comme sur une photo de famille.
Pour moi, deux réflexions peuvent découler de cette scène:
-La disposition des villageois dans cette église n'est pas sans rappeler la nôtre, celle de spectateurs assis au sein d'une salle de cinéma.
L'écran agit par conséquent comme un miroir. Le réalisateur souhaiterait donc nous dire que les phénomènes passés au sein de ce village reflètent la société dans laquelle nous vivons?
-Le pasteur prend place parmi les autres villageois. Il cède sa place, ce qui symbolise un double échec. Le premier échec est celui de l'identification des coupables. Rappelons-nous que c'est dans cette même église que le chef du village exhortait les gens à faire part de comportements suspects, afin de déterminer le coupable.
Le deuxième échec pourrait être celui de la discrimination entre le bien et le mal.
Le prêtre cède sa place, mais à qui? A nous, spectateurs. Autrement dit, le prêtre nous confie le soin de résoudre l'énigme entourant ces atrocités et de juger de ce qui est bon, ou mauvais. Le message donné par le réalisateur serait donc une remise en cause très forte de la pensée unique, voire des formes politique, religieuse et parentale de l'autorité.
Du fait de l'effet miroir et de l'attitude inquisitrice des villageois, un transfert émotionnel et intellectuel intense s'opère entre le film et nous, spectateurs. Lorsque les lumières de sa salle se rallument et que le générique s'exécute sans musique, dans une atmosphère quasi religieuse, la "photo" de la scène finale, avec son effet miroir, agit sur nous comme une image subliminale. La quasi-absence de générique permet à l'image de résonner en nous. Alors que généralement, la photo est le résultat d'une impression, ici, on ressent l'effet inverse car celle-ci rétroagit en faisant impression sur nous.
Le film "le ruban blanc" est une expérience cinématographique dont nul ne ressort indemne. Chacun sort un peu confus, ne sachant plus vraiment qui est coupable de quoi. Comme le dialogue entre Mr Felder et son fils l'indiquait en ce qui concerne la présupposée responsabilité du chef du village dans la mort de la femme du fermier, discriminer la cupabilité de l'innocence est une entreprise vaine. "Mr Felder: "rien ne prouve qu'il est innocent""